Conférence de clôture de l’année académique 2025-2026- 11 juin 2026

LES LUMIÈRES DU PALAIS
Les lumières du palais, documentaire de 25 minutes consacré à la restauration, à l’entretien et à l’embellissement du palais Zarrouk (devenu le siège de l’Académie Beït al-Hikma en 1983) aurait pu se limiter à une chronique institutionnelle, technique et administrative. Le sujet se prête en effet aux diagnostics architecturaux, à l’énumération des contraintes et des problèmes de conservation, des procédures et des inventaires. Pourtant, le film choisit un tout autre chemin. Il refuse la neutralité du rapport d’expertise pour tenter de restituer l’âme d’un lieu, sa respiration secrète, sa mémoire enfouie et la charge symbolique qu’il porte sur les rives silencieuses de Carthage.
Dressé face à la mer, dans cette géographie presque mythologique où les ruines antiques, les jardins, la lumière et les vents du golfe de Tunis composent un paysage mental autant qu’historique, le palais Zarrouk appartient à cette catégorie de monuments dont la fascination produit immédiatement un récit. La photogénie du lieu inonde le film. Les façades, les arcades, les balustrades, les patios, les perspectives ouvertes sur la Méditerranée, les jeux d’ombre et de lumière deviennent les protagonistes d’une méditation sur la fragilité du patrimoine national. Mais la puissance symbolique du palais tient également à son rôle dans l’histoire politique moderne de la Tunisie.
Construit dans les années 1860, et devenu palais beylical jusqu’à l’indépendance, il fut le théâtre de moments décisifs de la souveraineté tunisienne. C’est en ces lieux que fut signé l’accord d’autonomie interne, prélude à l’indépendance nationale. C’est également dans ce palais que fut promulgué le Code du Statut Personnel, l’un des textes fondateurs de la Tunisie moderne.
Ainsi, les murs que le film observe de manière caressante ne portent pas seulement des traces architecturales : ils conservent la mémoire vibrante des grandes mutations politiques, sociales et culturelles du pays. Le documentaire montre alors que restaurer un bâtiment historique ne consiste pas seulement à réparer des murs, consolider des plafonds ou reprendre des fondations. Il s’agit de préserver une continuité sensible entre les générations. Chaque pierre réparée devient un acte de transmission et de réappropriation. Dans un pays où tant de vestiges sombrent dans l’abandon, la spéculation ou l’indifférence, l’entretien du palais Zarrouk acquiert une portée politique.
Le film insiste sur la dimension collective de cette aventure. La restauration apparaît comme une œuvre chorale mobilisant architectes, artisans, historiens, ingénieurs, conservateurs, techniciens, jardiniers et responsables culturels. Cette pluralité des savoirs donne au chantier une dimension profondément humaine. Le documentaire valorise une intelligence collective où chaque compétence devient indispensable à l’équilibre de l’ensemble. Cependant, une figure fédératrice émerge naturellement : celle de Jalel Abdelkafi. Sous sa conduite, le projet prend une dimension exemplaire. Le film montre comment une vision claire, associée à une connaissance profonde du patrimoine et des réalités tunisiennes, permet de transformer ce qui semblait irréalisable, en expérience palpable, valorisant le savoir-faire tunisien.
L’un des aspects les plus passionnants du documentaire réside précisément dans cette réflexion sur la méthode. Plutôt que d’attendre un financement colossal ou une hypothétique décision bureaucratique globale, le chantier a été pensé comme une succession de micro-projets autonomes, progressifs et complémentaires. Cette stratégie pragmatique a permis d’intervenir sans interrompre les activités de l’Académie, contournant ainsi l’un des drames des institutions culturelles tunisiennes : la paralysie administrative. Le film montre que l’intelligence de gestion peut devenir une forme de créativité. Cette fragmentation maîtrisée et échelonnée des interventions devient elle-même un modèle de gouvernance patrimoniale.
Le documentaire dépasse ainsi largement le cas particulier du palais Zarrouk. Il propose implicitement une réflexion sur la manière dont la Tunisie pourrait sauver son patrimoine malgré les lenteurs institutionnelles, les budgets limités et les blocages structurels. Cette expérience pilote d’optimisation des ressources mérite d’être méditée non seulement comme une réussite architecturale, mais comme un style de citoyenneté active, de responsabilité collective dans la dynamique culturelle.
Ce qui frappe également dans le film, c’est sa capacité à faire surgir de la poésie là où l’on attendait des données techniques. Les textures des murs, la poussière traversée par la lumière, le silence des salles, les bruissements des arbres, les vagues, les ouvertures sur la mer composent peu à peu une véritable écriture cinématographique du patrimoine. Le lieu cesse d’être un simple objet d’étude pour redevenir un organisme vivant et sensuel.
Filmé par le jeune et talentueux Khaled Azek, sous la direction artistique de Hichem Ben Ammar, le documentaire se propose de conjuguer exigence documentaire et souffle narratif. Cette collaboration donne naissance à une œuvre qui dépasse le simple cadre de la commande institutionnelle pour atteindre une dimension sensible et cinématographique.
Le regard porté sur le palais est un regard amoureux. Celui posé sur celles et ceux qui œuvrent à sa sauvegarde est solidaire et admiratif de l’effort accompli en un temps record. Une énergie singulière traverse ainsi le film, où la douceur et la détermination se côtoient constamment, donnant au récit une vigueur communicative entre enthousiasme et tendresse.
Cette approche s’inscrit pleinement dans le parcours de Hichem Ben Ammar. Après La Liberté en acte, Bourguiba de retour, La Mémoire noire ou encore Raïs labhar, le cinéaste confirme une fois de plus son habileté de conteur et sa capacité à donner aux faits réels une profondeur symbolique. Pour lui, le documentaire n’est jamais une simple accumulation d’informations. Il transforme les événements, les lieux et les personnages en signes révélateurs d’une histoire plus vaste : celle des idéaux, des fractures et des résistances de notre société.
Le palais Zarrouk devient alors bien davantage qu’un chantier de restauration. Il apparaît comme une métaphore du pays lui-même : fragile mais debout, menacé mais encore habité par un puissant désir de survie. Sauver ce monument revient à sauver une certaine idée de la Tunisie, une Tunisie où la culture, la mémoire et l’intelligence collective demeurent possibles malgré toutes les crises. C’est précisément cette dimension qui donne au documentaire son énergie singulière. Derrière les pierres restaurées, ce sont finalement des valeurs qui sont défendues : la transmission, la dignité du patrimoine, le sens du bien commun et la conviction que la beauté peut encore constituer une forme de résistance civique.


La Presse 17-06-2026

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